Éveil à la lecture des enfants d’ âge préscolaire : questions-réponses avec la spécialiste Julie Myre-Bisaillon

Publié par le 21 mai 2021

Éveil à la lecture des enfants d’âge préscolaire : questions-réponses avec la spécialiste Julie Myre-Bisaillon

Alors que l’enseignement des lettres au préscolaire soulève bien des questions dans le milieu de l’éducation en ce moment, La Fabrique des petits lecteurs s’est entretenue avec une spécialiste de l’éveil à la lecture et à l’écriture (ÉLÉ). Julie Myre-Bisaillon, professeure à l’Université de Sherbrooke, nous explique sa vision.

Comme spécialiste de l’ÉLÉ, vous n’adoptez pas une approche très structurée de la lecture, n’est-ce pas ?

Effectivement. Je n’aime pas que l’on travaille la répétition, comme lire le même livre tous les soirs pendant 10 ou 20 minutes. Les approches très structurées contribuent, à mon avis, à désengager les enfants du plaisir de lire. Nous sommes davantage dans l’exercice. Je crois qu’il ne faut pas contraindre l’activité de lecture. Et c’est la même chose en écriture, évidemment. 

Selon vous, quel est le moyen le plus efficace de développer une attitude positive par rapport à la lecture chez les enfants d’âge préscolaire ?

Raconter des histoires, c’est le moyen le plus efficace à mes yeux. Mais j’ajouterais aussi de chanter des chansons et des comptines. Ce sont de petites histoires. Je dois préciser que raconter des histoires, ça ne signifie pas lire un livre, mais, plutôt, parler avec les enfants. Entendre le langage est un élément majeur dans l’apprentissage des tout-petits. Et, pour cela, il ne faut pas restreindre nos discussions avec les enfants…

Comme accompagnateur ou accompagnatrice en ÉLÉ, nous avons souvent tendance à vouloir que les enfants se tiennent tranquilles pendant une lecture en groupe. Que pensez-vous de cela ?

Quand j’anime une situation de lecture, j’accepte les petits chaos, parce que j’ai envie que les enfants parlent. Je n’adopte pas une approche traditionnelle du type « je lis, tu écoutes ». Je pose énormément de questions aux tout-petits. Je leur demande de répondre spontanément. Ils n’ont pas besoin de lever la main. Nous discutons beaucoup, les enfants et moi. Il faut tolérer que les petits bougent. Pour résoudre le « problème », je suggère de faire des activités de courte durée. Je conseille aussi d’utiliser des livres ou des objets que les tout-petits peuvent manipuler. Cela peut garder les enfants plus calmes. Mais, de mon côté, une situation de lecture ne se déroule jamais dans le silence. 

Quels outils privilégiez-vous avec les enfants ? Préférez-vous le livre traditionnel ou numérique ? 

Je préfère le livre traditionnel, réel. C’est un objet. Le livre est comme un jeu. Il exige une certaine proximité physique qui est importante dans l’éveil à la lecture et à l’écriture. Le livre développe les composantes émotionnelles, affectives des enfants. Lorsque je m’installe avec les tout-petits pour raconter une histoire, il n’est pas rare qu’ils interagissent entre eux. Ils vont, par exemple, toucher le bras ou la main de leur voisin. Et c’est ce que nous voulons voir ! La lecture, c’est un phénomène affectif… En résumé, si le livre numérique est bien, le livre traditionnel demeure mon premier choix. 

Comment faites-vous la sélection de vos livres pour enfants ?

J’aime sortir des sentiers battus. J’évite les histoires que les enfants connaissent déjà. Je choisis les livres en fonction, par exemple, de leurs illustrations. Elles vont me permettre de faire anticiper les enfants et d’aller dans plusieurs directions avec eux. Quand je choisis un livre, je ne m’arrête pas à la provenance de l’auteur ou de l’autrice. Je ne me restreins pas. Je dois avoir un coup de cœur pour la page couverture. Je vais regarder l’univers et lire la fin. Les fins me désespèrent parfois, parce que les morales sont trop évidentes, trop « grandes » pour les enfants. Cela dit, la littérature jeunesse regorge de petits bijoux. Alors, je n’ai pas envie de me limiter !

Que pensez-vous des livres sans texte ?

Je les adore ! Cela permet aux enfants de construire leur propre histoire à partir de ce qu’ils voient dans le livre. Nous sommes alors vraiment dans la construction du sens. C’est magnifique de procéder ainsi avec les tout-petits !

Et comment animez-vous un livre ?

Je vais commencer par « faire émerger » les idées, c’est-à-dire que je vais poser beaucoup de questions aux enfants sur la page couverture. Je laisse les tout-petits répondre sans restriction de temps. Les enfants vont souvent tenter de faire des liens avec leur vie, et je vais les relancer avec de nouvelles questions. Je me donne l’espace nécessaire pour être en interaction avec les enfants. Je vais me laisser porter par leurs réponses et choisir celles que je veux exploiter. En lisant le livre, nous allons aller vérifier leurs hypothèses. Évidemment, je vais faire parler les enfants à plusieurs reprises pendant que je raconte l’histoire. Mon souhait, c’est que l’ensemble des tout-petits prennent la parole, et ce, dans la spontanéité. 

Les difficultés d’apprentissage des jeunes garçons sont un sujet chaud. Y a-t-il des pratiques gagnantes pour favoriser leur éveil à la lecture et à l’écriture ?

La question de la différence entre les garçons et les filles se pose souvent en ÉLÉ. Nous entendons souvent dire que les garçons aiment moins la lecture et qu’ils sont moins bons… J’aimerais apporter une nuance à ce sujet. En fait, tout dépend de la manière dont nous évaluons les enfants. Les habiletés qu’étudient les spécialistes avantagent généralement les jeunes filles. Toutefois, les recherches que nous avons menées auprès de presque 900 enfants au cours des 10 dernières années nous ont permis de constater que les garçons ne sont pas moins bons que les filles en compréhension langagière. En d’autres mots, c’est notre conception de la lecture qui met les garçons en situation de difficulté. Pour favoriser l’éveil à la lecture et à l’écriture chez les jeunes garçons, il faut accepter, comme accompagnateur ou accompagnatrice, que nous ne vivrons pas une expérience de lecture linéaire. Comme spécialiste de l’ÉLÉ, je recommande d’être toujours en interaction avec les tout-petits. Je pense aussi que nous devons laisser les enfants, et tout particulièrement les garçons, plus libres. Ils développeront ainsi leur autonomie. Intégrer des activités motrices en lien avec l’histoire est également une pratique gagnante avec les garçons. 

En terminant, où en sommes-nous par rapport à l’éveil à l’écriture et à la lecture au Québec ?

Il y a beaucoup de choses à dire à ce sujet. Je vous invite, d’ailleurs, à lire un texte d’opinion que j’ai rédigé pour la Tribune. Je pense que nous avons fait beaucoup de chemin en ÉLÉ grâce à la formation donnée dans les organismes communautaires et à l’idée de rejoindre de plus en plus les familles, notamment les plus vulnérables. Cela dit, il y a encore une grande tension qui vient des attentes scolaires et extrascolaires… À mon avis, il y a des attentes de performance beaucoup trop élevées pour l’ensemble des enfants. Comme spécialiste, je crois que nous devrions établir les bases du plaisir et de l’interaction autour du livre avant d’aller vers des apprentissages systématiques. Je pense que, collectivement, nous devons nous calmer un peu. Nous vivons dans une société de performance, où tout doit être appris toujours plus tôt, toujours plus rapidement. Si nous installons les bonnes bases langagières, en créant le plaisir autour des livres, les enfants vont vouloir lire par eux-mêmes. Ils vont entrer plus facilement dans l’apprentissage systématique des lettres. Nous devons donc nous montrer plus patients. Ce qui va faire des enfants de bons lecteurs, ce sont les habiletés de compréhension. Selon moi, c’est l’aspect qu’il faut travailler plutôt que la formation des lettres ou les associations phonèmes-graphèmes. Les habiletés systématiques ont des effets à très courts termes. Elles sont importantes, mais peut-être pas à quatre ans ! Bref, nous devons nous pencher là-dessus collectivement. Mais, chose certaine, il y a du progrès qui a été fait au Québec en ÉLÉ, et ça me réjouit.

Pour regarder l’atelier Rencontre avec Julie Myre-Bisaillon, spécialiste de l’éveil à la lecture et à l’écriture, offert par La Fabrique des petits lecteurs du Réseau réussite Montréal, cliquez sur ce lien. La vidéo aborde des sujets complémentaires au présent article. Bon visionnement! 

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